Le Tour du Mont-Blanc

Tour du Mont Blanc

mardi 30 juin 2015 Jean-Marc PONSONNET

Conditions génerales:
Très bonnes
Présence de névés:
Un peu

Ceci est un récit de mon parcours du 22 au 30 Juillet 2015.
Il pourrait intéresser quelqu'un.....

Revenu du Japon sans même avoir entrevu le Fuji Yama -la Montagne sans Égale- il me fallait un autre objectif. Après un pari, audacieux pour nos âges, nous nous sommes lancés, mon beau-frère et moi à l’assaut de notre massif montagneux sans égal en Europe, celui du Mont Blanc….en nous contentant d’en faire le tour en dix jours.
En cette fin Juin, nous ne fûmes pas les seuls sur ce parcours bien balisé. Mais la majorité des marcheurs tournait dans le même sens : celui qu’ont les tourbillons et les ouragans causés par la force mystérieuse de Monsieur Coriolis. Mais en avaient-ils conscience ?

Cela présente l’avantage d’éviter les embouteillages sur les sentiers et les télescopages dans les refuges. Toutefois les pèlerins ne progressent pas tous à la même vitesse que le marcheur moyen.
Les « trailers », équipés sommairement (chaussures légères et sac contenant leur biberon) accomplissent le circuit au pas de course en une vingtaine d’heures : ils ne voient pas le paysage car il sont surtout préoccupés par la pose judicieuse leurs pieds !
Les groupes, plus ou moins homogènes, prennent leur temps en bavardant, photographiant et multipliant les pauses.
Les solitaires, en général « taiseux » dont on imagine qu’ils réalisent un vœu secret.
Les couples. S’ils sont jeunes mariés ils prennent le temps de discuter. S’ils sont blanchis sous le harnais ils ont tout le temps de se disputer.
Les fanatiques de VTT dont on se demande comment ils franchissent certains passages périlleux.
Les vieux amis qui repassent sur les traces de leur jeunesse et qui devisent sur le temps qui passe.
Les nantis dont les bagages voyagent sur le dos d’une mule.
Les grands-parents qui initient leurs petits-enfants aux beautés des paysages qu’on peut contempler depuis ce mythique chemin.

Toutes les nationalités se côtoient et s’interpellent avec la bienveillance de ceux qui ont un amour ou un but commun. Seules les américaines étaient insupportables ; mais je ne m’étendrai pas sur leur sans-gêne !



Tous se retrouvent régulièrement dans les refuges qui jalonnent le trajet où les priorités sont de se désaltérer, se doucher, se restaurer, soigner ses bobos.

Des conversations peuvent se nouer quand les loups sont rassasiés.
Dans les chambrées le sommeil est parfois difficile à trouver : on revoit les images du jour, on révise l’étape suivante, on est à l’étroit dans son « sac à viande », on a chaud et les sonneurs sonores enclenchent leurs ronflements dans un ensemble pas toujours harmonieux.

Je ne raconterai pas le détail de cette longue marche minutieusement préparée et qui n’avait rien de révolutionnaire bien que tournant en rond. Elle se vit au jour le jour et laisse des images et des impressions.

Quelques incidents ont pimenté notre périple.
Le premier jour je casse l’un de mes bâtons en m’empêtrant les pinceaux dans la descente du col du Tricot.
Le deuxième jour je perds le sifflet qui aurait pu m’être utile en cas de malheur.
Le troisième jour, je n’ai pas ressuscité car mes belles « pompes » ont rendu l’âme sans crier gare. Par chance mes sandales m’ont permis, malgré quelques ampoules mal placées, de parvenir à Courmayeur pour échanger mes grolles allemandes contre des escarpins italiens.
Très vite quatre des dix ongles de mes orteils sont passés à la trappe après avoir été torturés. Les brodequins allemands, sans doute pas adaptés à mon pied égyptien portaient bien leur nom !

Nous avons été témoins d’événements anecdotiques multiples et avons fait des découvertes.

Les marcheurs se précipitent avidement sur les prises de courant ou Wi-Fi dès leur arrivée au refuge. L’isolement du « monde » leur pèse t’il tant ?
Les « nuits américaines » n’avaient rien de câlines.
Les traversées pieds nus des torrents faute de chaussure en état de marche.
Les jeunes papillons en « conférence » philosophant sans doute sur la brièveté de leur vie.
Les « grolles » sortes de récipient en bois à plusieurs becs dont on boit l’alcool en le faisant circuler de bouche en bouche : spécificité suisse pour déguster le génépi autour d’une table après la fondue.
Dans une montée, une dame respectable me pète au nez mais ne s’en rend pas compte : heureusement elle ne pétait pas le feu car elle n’était pas encore veuve !
Une autre crie : « J’ai perdu ma rondelle ! » ; aussitôt me revient en mémoire une chanson de corps ou de salle de garde. Mais ce n’était que la rondelle de son bâton !
Les champs de fleurs que mon père aurait dégustées s’il avait pu se muer en vache d’alpage !
Un vieux petit suisse cueille un bouquet en compagnie de sa fille au bord de la route du Val Ferret. Je félicite, ironiquement la fille en lui déclarant que c’est la « fiancée » de son père qui va être contente. Elle me répond que celle-ci l’attend à la maison. Un moment après, ils nous doublent en voiture et s’arrêtent à notre hauteur. Elle m’annonce que le bouquet n’est pas à l’intention de la fiancée mais de la mère ! Admirez la longévité et la rapidité de réaction des valaisans !
Mon sac à dos a suscité beaucoup d’intérêt. Pour l’un il était « vintage » et vaudrait cher à la vente. Pour une jeune fille il était comme celui que ne quittait pas son grand-père randonneur. Pour un italien il était similaire à celui de Walter Bonatti (vous savez, celui qui a gravi en solitaire la face Ouest du Dru dans les années 60). Effectivement, mon sac d’escalade a cinquante ans bien sonnés et il est de fabrication française !
Le dessert glacé avec le drapeau suisse en garniture.
Le berger solitaire et anachronique entouré de son flot de moutons.
La classe de nature des enfants anglais. Une question posée par mon professeur de géologie les a laissés perplexes : les galets des torrents sont-ils ronds parce qu’ils roulent ou bien roulent-ils parce qu’ils sont ronds ? Réponse au prochain numéro.
Constat que la durée du jour varie en fonction de l’altitude du lieu (et pas seulement de la saison et de la latitude) en observant le lever et le coucher du soleil sur les sommets.
La caverne de l’Ermite Facteur Cheval.
Le vol majestueux de l’aigle royal.
Le jeune prêtre en soutane grimpant allègrement vers le Lac Blanc !
Col de Seigne, saigneur de mes arpions.
La fenêtre de l’Arpette où passe l’apprenti grimpeur.


Quand mon attention n’était pas monopolisée par la marche mes pensées divaguaient. Quelle force m’attirait donc ici ?

Quand l’odyssée des hommes les a menés en plaine ils se sont mis debout, ont porté leur regard au loin et se sont mis en route, par nécessité et par le désir de découvrir.
Quand ils ont rencontré les montagnes ils ont voulu se rapprocher du ciel en les escaladant.
Quand ils sont arrivés à la mer ils ont trouvé les moyens de la franchir.

J’ai questionné plusieurs pèlerins du TMB pour entrevoir leurs motivations.
La mienne était floue : j’aime instinctivement la montagne et moins la mer, j’aime marcher et non flâner, j’aime ce massif que j’ai connu enfant (comme mon beau-frère) et j’aime les défis (comme mon beau-frère).

Peu ont répondu clairement. Plusieurs citaient le Chemin de Compostelle et devaient considérer la TMB comme un pèlerinage.

Donc pas d’explication argumentée mais, sans doute un désir inconscient d’approcher un lieu beau, magique et sacré auquel on rend hommage.
Ce Mont Blanc se traverse en tunnel, se survole en hélicoptère, sans se laisser voir. Rappel de la chute du Malabar Princess en 1950 dont les débris sont régurgités régulièrement par le glacier des Bossons.
En marchant on le sent dans toutes ses dimensions minérales, végétales, animales.
Il nous a offert des instants de pure beauté et d’émerveillement.
Le lever et le coucher du dieu Soleil depuis le refuge de La Flégère.
Le lever de la déesse Pleine Lune sur l’aiguille Verte.
La vision panoramique depuis les 3000 m de la Pointe Nord des Fours.
La mutation régulière de l’aspect des rochers, des glaciers et des manteaux de neige. Le sifflement espiègle des marmottes.
Le passage fugitif de l’Étoile du Berger derrière le Mont Blanc de Courmayeur.

La montagne enseigne la sagesse ; celle de ne pas espérer la dominer mais d’apprendre à comprendre les esprits qui l’habitent.
La montagne montre sa force, ses forces ; celles des éléments qui l’ont façonnée.
La montagne montre sa beauté en toutes saisons et par tous temps ; l’air pur, l’eau cristalline, les roches venues de ses entrailles, la faune qui la peuple. Émerveillement. Extase.

Allez donc faire un tour autour du Mont Blanc, livre ouvert de la grande bibliothèque du climat avant qu’il ne perde ses glaciers et ses neiges pourtant éternelles ! Ou bien, après, le Kilimandjaro et le Fuji Yama….

PS Je dispose d'un album photo que je pourrai diffuser sur ICloud si on me donne une adresse courriel.
Merci de votre écoute

Cahier du randonneur