Le Mont Blanc

L'architecture

Chalet en Suisse - photo E. Thiolière

Avant de partir, sur les sentiers autour du Mont-Blanc, découvrir la richesse et la diversité du patrimoine bâti, souvenons nous de l'étymologie du vocable "chalet": "cale" (1), le "reposoir", abri rudimentaire du bétail sur les pâturages d'altitude. Le chalet en bois d'aujourd'hui, rêve industrialisé du vacancier à la montagne, n'est donc au départ  qu'un simple replat, puis un empilement de pierres prenant forme selon les régions d'un enclos de quatre murs, le parc ("par" en Haute Tarentaise) ou d'un édifice sommaire ("itro" ou "hitre" du Valais) qui ne passait parfois pas l'hiver quand on chauffait encore la chaudière dans un renfoncement de rochers ou qu'on gardait le fromage sous des pierres.

Cette évolution spectaculaire nous rappelle que les relations entre l'homme et son bétail ont donné formes architecturales et anthropisées aux paysages du Massif du Mont-Blanc, à commencer par la nécessité des habitants à faire demeure et trouver nourriture pour  la "reine" des animaux, la vache, qu'elle soit "à corne" ou "à lait", célébrée dans les vallées par d'annuelles inalpes et désalpes. Au coté du "cale", la "boutaz", cette caisse en bois que le berger déplaçait de "repas" en "repas" (surface pâturée par le troupeau pendant la journéeou la demi journée), sur les alpages, pour dormir près de son troupeau, ce "lit de parc" (Haute-Tarentaise) est sans doute l'édifice le plus élémentaire du patrimoine architectural alpin, mais c'est celui qui souligne, sans doute, le mieux la mobilité, longtemps indispensable, de la vie agropastorale.

Que cela soit sur les alpages ou en fond de vallée, l'habitat est le plus souvent saisonnier. Il est donc aussi multiple: les alpagistes "remuent" de "montagne" en "montagne", de "tramails" en "tramails" (Valais), pendant que les exploitations du bas se partagent entre de nombreux bâtiments répartis sur différents étages d'altitude: maisons, granges, "mayens" ou "montagnettes", greniers, fours... Tantôt de chaume, de bois, de lauze ou de tôle, tous ces toits à entretenir pour s'abriter de conditions climatiques à la fois rudes et propices...

Mais sur les versants du Mont-Blanc, l'abri n'est pas toujours compris de la même façon. Ici (Valais), les troupeaux dorment dehors, bêtes en liberté gardées par de jeunes bergers qui se relaient la nuit durant; là (Vallée d'Aoste), le troupeau mis en commun pour l'alpage est rentré matin et soir pour la traite dans de grandes "halles"; là-bas encore (Haute Tarentaise), les petits troupeaux familiaux sont rentrés dans des "écuries" individuelles après avoir passé la journée sur les pâturages communaux; ailleurs encore (Aravis, Val d'Arly), la famille déplace ses laitières sur les pentes de sa propriété tout au long de l'année. Villages, hameaux, maisons et bâtiments dispersés ne témoignent donc pas seulement d'un talent architectural incontestable, s'exprimant dans une remarquable osmose avec le milieu naturel (utilisation des matériaux de construction trouvés sur place ou à proximité), ils forment  le cadre bâti de systèmes agropastoraux aussi complexes que variés qui rythment la vie quotidienne des habitants selon des migrations incessantes  et organisent le cadre juridique de larges "communautés" .

"Petite montagne", "grande montagne particulière ou à "fruit commun", "consortage" "indivision", à chaque régime de propriété, à chaque mode d'exploitation des alpages, des bâtiments, des déplacements, des paysages et des fromages spécifiques (beaufort, fontine, raclette, reblochon, abondance, tomme).

Rédiger ces lignes au présent peut paraître curieux. Même si bien des bâtiments restent dans leur état d'origine, désormais certaines hautes vallées sont devenues de vastes champs de ruines pendant que d'autres ont vu surgir des villes à la montagne et qu'ailleurs les vieux villages grossissent pour se rejoindre dans de vastes agglomérations. Dans le temps où l'agropastoralisme ancien s'est transformé en pastoralisme presque sédentaire, de nouvelles migrations ont en effet, à leur tour, marqué les paysages du Massif du Mont-blanc de leurs empreintes bâties successives : migrations industrielles puis migrations touristiques de populations urbaines proches et lointaines! Patrimoine d'aujourd'hui et de demain ?... la question reste ouverte!